Quelle nation mauricienne voulons-nous bâtir ? … par Cassam Uteem

 

La diversité mauricienne est souvent érigée en modèle par les étrangers. On parle de coexistence pacifique, de mosaïque de races et de couleurs …et nous qui nous targuons d’être une nation arc-en-ciel peut-être devons-nous plutôt répondre honnêtement et objectivement à la question : Maurice, quelle nation ?

Le 12 mars1968, nous avions certes hérité d’un pays libre, mais divisé, fragmenté et meurtri. Pendant la campagne électorale d’août 1967, certains politiciens irresponsables de l’époque et leurs agents, voulant par tous les moyens empêcher le pays d’accéder à l’indépendance, avaient largement contribué à créer les conditions objectives qui devaient, dans un climat malsain, déboucher sur les bagarres raciales. Il y eut un déferlement de violence inouïe, des actes de barbarie indescriptibles et des tueries affreuses qui entachèrent pendant de longues années notre honneur et notre réputation d’un peuple épris de paix et de tolérance. Il avait fallu la venue parmi nous des troupes britanniques pour rétablir l’ordre et la paix, nous ramener de force à la raison et nous réapprendre à vivre en paix avec nos voisins.

30 ans après, en 1999, nous avions failli revivre les mêmes événements douloureux et dramatiques, suite au décès, en cellule policière, du grand chanteur seggae Kaya, qui déclencha une émeute qui prit très vite une tournure communale inattendue, mettant aux prises les membres de deux communautés, et menaçant notre unité. Les forces de l’ordre étaient complètement dépassées et n’était-ce l’intervention décisive des hommes de bonne volonté du pays nous aurions vécu un épisode similaire à celui de 1968.

La principale force de notre modèle de diversité réside, rappelons-le, pour bien le souligner, dans le vouloir-vivre ensemble malgré ou avec nos différences et dans le respect de l’autre dans sa différence. Que devons-nous faire pour devenir une nation à part entière et que n’avons-nous pas fait pour que nous soyons toujours une nation en construction, une nation en devenir ? Où avons-nous péché ?

Pour prétendre être une nation, il ne suffit pas d’avoir un drapeau et un hymne national. Il ne suffit pas non plus d’avoir en commun une langue, le Kréol-mauricien, forgée à l’origine grâce aux besoins pratiques de communication entre maîtres et esclaves, qu’on considère enfin aujourd’hui comme notre langue maternelle, du moins la grosse majorité des Mauriciens. Il faut qu’on soit fière de cette langue, qu’on lui donne la place qu’elle mérite au sein de notre Assemblée nationale, par exemple, à l’école, promouvoir la littérature mauricienne écrite ou traduite dans notre langue, et l’utiliser sans complexe, ‘dan biro ou dan karo’.

Les séquelles de l’esclavage sont encore présentes dans notre société et continuent à nous regarder en face, sans toutefois nous émouvoir. Des familles entières, enfants compris, vivent toujours dans des conditions inhumaines inacceptables, dans des environnements insalubres. Ignorées et rejetées, elles sont dans leur grande majorité des familles d’ascendance africaine et sont les exclues de ce développement socio-économique souvent cité comme modèle ou comme référence surtout sur le continent africain. Certaines de ces familles se cachent pour vivre et c’est uniquement l’inclémence de la nature qui arrive à révéler au grand jour leur situation d’ermite et de précarité, comme le font les cyclones ou les inondations. On fait alors et alors seulement montre de solidarité et de générosité. Elles sombrent immédiatement après dans l’oubli, ces familles, dès leur retour dans leur milieu crasseux, ‘puant et repoussant’, jusqu’aux prochaines caprices de la nature. Un pays qui n’arrive pas à faire sortir ses citoyens d’un groupe ethnique particulier, de ces conditions de vie inhumaines est loin d’être une nation.

Je suis de ceux qui pensent que le modèle de développement que nous avons choisi et que nous poursuivons toujours demande à être revu. Tant de ‘déchets humains’ – victimes de la grande pauvreté, la misère et l’exclusion – sont inacceptables. Une politique d’inclusion, pour aboutir à la cohésion sociale, est essentielle et pour cela nous ne devons pas hésiter à avoir recours à la discrimination positive, à prévoir un vaste programme d’aménagement du territoire et de relogement qui bannirait à tout jamais tant de poches de misère de la honte aux cotés de ces nouvelles poches de richesse de l’indécence, les IRS. Les préjugés ont la vie dure et nos réactions stéréotypées sont ancrées dans notre subconscient. Il nous faut absolument nous en débarrasser si nous voulons la création d’une vraie nation.

La société mauricienne continue à être minée de l’intérieur par le communautarisme, exacerbé pendant les campagnes électorales. Le Mauricien est, en vertu de la loi électorale qui est censée consolider notre démocratie, un être qui n’existe pas. Pour les besoins électoraux et pour être candidats aux élections, la loi ne reconnaît que les 4 communautés – hindous, musulmans, chinois et population générale – qui constituent la population mauricienne, mais pas le Mauricien. De quelle nation mauricienne parlons-nous, donc ?

L’École, elle, exclut et les opportunités offertes aux enfants ne sont guère égales ni équitables. Un boursier-lauréat venant d’une famille pauvre ‘stéréotypée’ est l’hirondelle qui ne fait pas le printemps et ne constitue pas une preuve que la méritocratie existe chez nous ou qu’il n’y ait pas de dysfonctionnement notamment dans le système éducatif. Des mesures doivent être prises, et cela dans les plus brefs délais, pour que les besoins essentiels des enfants qui vivent dans la misère soient satisfaits et qu’ils puissent tirer profit de l’enseignement prodigué dans nos écoles, comme le font ses camarades venant des familles aisées. Les préjugés, avons-nous dit, ont la vie dure et si nous n’introduisons pas dans le cursus scolaire, dès le primaire, l’histoire authentique et non celle tronquée de Maurice, dès le début de son peuplement, soulignant la riche contribution de toutes les sections de notre population dans le développement et le devenir du pays, nous n’arriverons jamais à surmonter ces préjugés et construire une nation forte, fière et riche de sa diversité.

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