À quand une nation mauricienne ? 

 

A tous les Mauriciens qui réfléchissent, le cinquantième anniversaire de l’indépendance que l’on entame cette année devrait augurer une occasion pour se poser cette question fondamentale, à savoir si une nation mauricienne existe ou si cette notion n’est qu’à l’état embryonnaire.

Tout d’abord, en quoi consiste une nation? La première définition est liée à la politique, dans le sens où elle rassemble un peuple au sein d’un Etat souverain, une définition somme toute large et qui se garde de n’exclure personne sans pour autant définir le terme peuple.

La seconde, touchant surtout la collectivité humaine, est un peu plus complexe. Dans un premier temps, il engendre un groupement d’hommes et de femmes qui partagent la même ethnicité, qui parlent la même langue, un peuple qui découle d’une même origine. Par ailleurs, toujours à l’intérieur de cette même collectivité humaine, une nation peut aussi naître à partir d’une volonté de vouloir vivre ensemble, quelles que soient la race, la religion ou l’ethnicité. 

Où se situe donc Maurice? Politiquement, Maurice est une nation. Nous prenons connaissance, quoique très peu à Maurice mais assez souvent dans la presse étrangère, du terme nation mauricienne pour décrire la population qui vit à Maurice, ses résidents qui y ont élu domicile et généralement détenteurs d’un passeport mauricien.

En revanche, au niveau de cette appellation interne de nation, nous ne sommes ni un peuple uni par la même origine ni un peuple né d’une volonté de vivre ensemble, une réalité forgée par notre histoire migratrice vu que nul habitant de Maurice ne puisse se revendiquer d’une souche indigène.

Sommes-nous donc voués à jamais à n’être qu’une nation politique, que socialement Maurice ne serait qu’un tremplin pan-générationnel, ne serait-ce qu’une adresse postale en attendant de la quitter pour une autre terre inconnue, cette adresse domiciliaire d’une vraie nation où tout le monde se côtoie et se mélange?  Nonobstant nos origines les plus variées, sommes-nous prêts à oublier nos différences ethniques et divines afin de créer une nation dont la volonté suprême serait nulle autre que de vivre ensemble en se respectant les uns les autres sous un drapeau aux couleurs multiples et indivisibles?

Toute relation humaine, si elle entend réussir, doit impérativement cultiver la réciprocité. L’histoire fourmille d’exemples de relations humaines à sens unique qui ont terminé par un échec total. Nous sommes tous des enfants issus du colonialisme britannique où les armes obligent l’un à céder aux volontés de l’autre, nous avons lu et lisons encore les préjugés que subissent les Noirs d’Amérique dépourvus d’un traitement égal. Non loin de chez nous, la plaie pas tout à fait cicatrisée du passé récent de l’apartheid sud-africain reste toujours visible à l’œil nu.  Tous, sans exception, ont fini ou finiront par une relation fatidique. En Inde, le gouvernement indien a finalement reconnu la contre-productivité de sa politique d’exclusion contre les indiens minoritaires et castes dites inférieures. En France, si la relation reste tendue entre Français de souche et Arabes et Africains, par contre l’on commence à entendre un son de cloche approbateur pour les accueillir comme concitoyens de la République.

Dans un pays comme le nôtre, à l’encontre de Fiji ou de Guyane par exemple, ou même le Canada et l’Australie, qui d’entre nous pourrait revendiquer le droit d’être issu des premiers habitants du pays, de clamer haut et fort que ses ancêtres ont été les bâtisseurs du pays et qu’en conséquence il possède plus de droits que les autres? Personne, car si l’un est venu avant l’autre, ce fut surtout aux hasards du temps, encore moins à une appartenance indigène, responsables de l’implantation de plusieurs communautés importantes sans qu’une seule en soit majoritaire.

Tout cela pour vous dire que tous les Mauriciens ont le même droit, devraient avoir la même chance et les mêmes opportunités que tout autre et que, finalement, le favoritisme ne devrait pas y trouver sa place. Or, c’est loin d’être le cas actuellement.

Le temps est sans doute venu de dire à haute voix ce qui a été pendant trop longtemps tabou. On s’est gardé de révéler en public des actes de préjugés, même les plus outrageants, de peur d’être taxé de communal, un geste sentimental au début mais qui s’est ensuite traduit en une indifférence totale, voire même une acceptation de la façon systémique de favoriser les uns et d’écarter les autres. Il en résulte qu’aujourd’hui la communauté créole est sous-représentée au sein de l’administration gouvernementale. Il en résulte aussi, dans l’autre sens, que dans les grandes firmes privées, certaines personnes sont privilégiées et d’autres moins uniquement pour des raisons de proximité. L’autorité publique ne peut accuser le privé de jouer aux préférés quitte à se faire elle-même accuser de la même pratique.

L’accession au statut de nation passe avant tout par un sens d’appartenance et non pas d’apparence. L’appartenance au pays est un sentiment réciproque régi par l’acceptation du pays que tous ses citoyens soient des citoyens à part entière. Le  cas échéant on sera un jour une nation de collectivité humaine. Le cas contraire, on restera une nation politique. Entre les deux, il faut attendre l’euphorie d’un événement sportif pour fêter sa citoyenneté.

Saoud Baccus

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